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Cet été, les affiches des fêtes de village avaient toutes le même visage. Les mêmes couleurs saturées, les mêmes personnages un peu trop lisses, la même joie synthétique. Des images produites par une IA, en quelques secondes, gratuitement, et parfaitement interchangeables. Peu de gens les ont trouvées belles. Presque tout le monde les a utilisées.
C’est le détail qui dit le reste. En deux ans, « demande à ChatGPT » a remplacé « demande à Google », qui avait lui-même remplacé le dictionnaire et l’ouvrage de référence. À chaque étape, nous avons gagné du temps. À chaque étape, nous avons aussi abandonné un morceau de trajet : la recherche, le détour, l’erreur féconde, la conversation avec quelqu’un qui savait.
Jusqu’ici, nos outils remplaçaient un geste par un autre. La roue épargnait le portage, la grue épargnait le dos, le moteur épargnait le cheval. L’outil qui s’installe aujourd’hui propose autre chose : épargner le raisonnement lui-même. D’abord en complément, pour dépanner. Puis en substitut, par habitude. C’est là que la comparaison avec les révolutions techniques précédentes cesse de tenir.
On cite volontiers Descartes à ce stade, « je pense donc je suis », comme s’il suffisait d’invoquer le philosophe pour conjurer le danger. La formule est belle, mais elle décrit mal ce qui nous arrive. Nous ne perdons pas notre capacité à penser du jour au lendemain. Nous la déléguons, tâche après tâche, avec le soulagement de celui qui pose enfin un sac trop lourd. Le vrai sujet n’est pas que la machine pense à notre place. Le vrai sujet, c’est que nous cessons peu à peu de vouloir le faire.
Face à ce constat, deux récits s’offrent à nous. Ils semblent opposés. Ils sont plus proches qu’il n’y paraît.
Le premier est celui de l’effondrement. Nous serions déjà condamnés : abrutissement généralisé, savoir externalisé, esprits vidés, planète épuisée. Rien à faire, sinon constater le naufrage avec une lucidité de témoin.
Le second est plus séduisant, et bien plus dangereux. C’est le rêve de l’IA rédemptrice : un jour, la machine deviendra consciente, empathique, presque sage, et fera pour nous ce que nous n’avons pas su faire. Elle arrêtera le réchauffement, éteindra les guerres, nous sauvera de nous-mêmes. Il faut reconnaître le charme du scénario. Il a le mérite de nous décharger entièrement.
Or ces deux récits racontent la même histoire. Dans les deux cas, l’issue ne dépend plus de nous. On attend la catastrophe, ou on attend le sauveur, et pendant ce temps on ne décide plus rien. L’effondrement et la rédemption sont les deux visages d’une même abdication. C’est exactement ce que l’outil nous a appris à faire : confier à autre chose le soin de conclure.

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Il existe une troisième voie. Moins spectaculaire. C’est aussi la seule qui nous appartienne encore.
Elle ne consiste pas à refuser l’IA. Le refus est une posture, pas une réponse, et il se paie cher. Elle consiste à retrouver la maîtrise du moment : savoir quand déléguer, et quand s’en abstenir. Utiliser la machine pour ce qu’elle accélère vraiment, et garder pour soi ce qui nous constitue : le doute, le détour, l’effort de formuler, le plaisir de comprendre par soi-même. La friction n’est pas un défaut de l’existence. C’est souvent là que nous devenons quelqu’un.
Ce n’est pas de l’optimisme naïf. C’est une forme de maturité. Elle suppose de regarder l’outil sans éblouissement et sans terreur, avec cette lucidité qui n’interdit pas l’émerveillement. Oui, ces systèmes sont stupéfiants. Non, ils ne nous dispensent pas de penser.
« Il nous reste le rire, la joie, l’enthousiasme », écrivait récemment un ami sur les réseaux, comme des réponses élégantes à la morosité du monde. Il a raison, à une nuance près : ce ne sont pas des lots de consolation. Ce sont des preuves de vie. Ce que nous choisissons de penser, de créer, de ressentir sans le sous-traiter, voilà ce qui reste une fois retiré tout le reste.
L’IA ne nous sauvera pas. C’est une bonne nouvelle, parce que cela laisse la place à la seule chose qui puisse encore le faire : nous, à condition de ne pas nous démettre.
C’est, au fond, le pari de C’était mieux demain. Non pas que demain sera pire, ni meilleur, mais que nous en restons, pour l’instant, les auteurs.

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« C’était mieux demain » aux editions-aptitudes.com/boutique, essai de Serge Dielens, 166 pages, 13€99






