Avant de lire, il faut …rire 😉

Après les pillages, on demande « qui a élevé ces jeunes ? ». La question est légitime, mais mal posée.
Regard d’un prof et d’un père qui a vu passer dix mille élèves, sans excuse ni bouc émissaire.
Après chaque nuit de vitrines brisées, deux récits s’affrontent. L’un dit : misère, relégation, colère légitime. L’autre répond : laxisme, parents démissionnaires, impunité. Chacun prend un morceau du réel et le fait passer pour le tout.
D’où je parle. J’ai enseigné quarante-deux ans dans le secondaire, dans une école à discrimination positive de Schaerbeek. J’ai ensuite donné cours, plus de dix ans, en haute école et à l’université. Au total, quelque dix mille élèves et étudiants, de 12 à 25 ans, de toutes origines et de tous milieux. Certains me liront peut-être ici. Ils reconnaîtront sans doute leur classe. Je suis aussi père de plusieurs enfants, aujourd’hui adultes. Je sais donc ce qu’est un « non » qu’on n’a plus la force de dire le soir.
Une précaution d’abord. Les casseurs ne sont pas « les jeunes ». Ils en sont une fraction minuscule, bruyante, filmée. Dans mes classes, je n’en ai croisé qu’une poignée. J’y ai surtout croisé des milliers d’adolescents qui travaillaient, doutaient et se taisaient.
- Le pilleur n’est pas un révolté
Le pilleur ne vole pas du pain. Il vole des Nike, des téléphones, des vêtements de marque. Le psychiatre Patrick Hourdé, longtemps expert auprès des tribunaux, le dit sans détour : « Plus on est défavorisé, plus on veut les dernières Nike. » Le pillage n’est donc pas une révolte contre la société de consommation. C’est une adhésion à ses règles, par un raccourci.
Un sociologue l’avait compris il y a près d’un siècle. Robert K. Merton (1910-2003), figure majeure de la sociologie américaine, est aussi l’homme à qui l’on doit les expressions « prophétie autoréalisatrice » et « modèle de rôle ». En 1938, il observe qu’une société qui propose à tous les mêmes buts (réussir, posséder, paraître) sans donner à tous les moyens d’y parvenir fabrique de la déviance. Celui qui garde le but et vole le moyen, Merton l’appelle, avec une ironie involontaire, l’« innovateur ». Celui qui renonce à la fois au but et au moyen, il l’appelle le « retraité » : c’est notre jeune désœuvré.
Reste la foule. Hourdé note que 80 % de ces gamins, seuls, « font profil bas ». En bande, c’est la surenchère : une chaise, un scooter, un briquet tendu. Les réseaux ajoutent une scène. On ne casse plus seulement pour prendre ; on casse pour être vu en train de prendre.
Mais la plupart des jeunes exposés aux mêmes publicités et aux mêmes quartiers ne pillent pas. Je l’ai vérifié chaque année à Schaerbeek. La pauvreté explique un terrain, jamais un passage à l’acte. Entre les deux, il y a un tri, et ce tri, c’est l’éducation qui l’opère.
- Famille et école : l’alliance rompue
On accuse volontiers la famille monoparentale. C’est commode, et en partie faux. Un seul salaire, une mère qui rentre tard : ce sont des conditions difficiles, pas un destin. J’ai vu des enfants élevés ainsi devenir des adultes solides, et d’autres, choyés par deux parents, s’égarer.
Le psychanalyste Ruben Rabinovitch va plus loin : le problème n’est pas toujours l’absence du père, mais parfois sa présence. Un père « grand frère caïd », qui vole un jouet sous les yeux de son fils pour le lui offrir, enseigne une règle claire : on est complice ou victime. L’éducation n’a pas disparu. Elle a transmis autre chose. Entre ces deux extrêmes, la zone grise est la plus répandue : des parents épuisés, chez qui l’interdit n’est pas refusé par principe, mais abandonné par fatigue.
Dans les milieux aisés, la question fâche davantage. L’éducation dite bienveillante, Montessori et ses cousines n’ont pas produit que des enfants épanouis. Certains confondent leur désir avec un droit. L’échec n’est pas celui de la bienveillance, mais de sa caricature : l’écoute sans limite, l’enfant-roi traité en client.
C’est ici qu’intervient Diana Baumrind (1927-2018). Psychologue du développement à l’université de Berkeley, elle a observé des centaines de familles à partir des années 1960. Elle distingue le parent autoritaire (exigeant mais froid), le parent permissif (chaleureux mais sans exigence) et le parent autoritatif : chaleureux et exigeant. D’autres chercheurs ont ajouté un quatrième style, négligent : ni chaleur, ni exigence. Soixante ans d’études confirment son intuition : c’est le style autoritatif qui protège le mieux. Ni la nostalgie des années 1960 ni le culte de l’enfant libre n’ont raison seuls.
Reste l’alliance avec l’école. Quand j’ai commencé, un élève grondé en classe l’était souvent une seconde fois à la maison. J’ai fini ma carrière dans un monde où certains parents prennent d’abord le parti de l’enfant contre le prof. Chez nous, ce n’est pas d’abord une affaire de salaire. En 2024-2025, un prof du secondaire supérieur débute en Fédération Wallonie-Bruxelles à environ 45 900 euros bruts par an, contre 34 900 en France, et deux tiers des enseignants du secondaire inférieur se disent satisfaits de leur rémunération. Le malaise est ailleurs : un enseignant francophone sur sept n’a pas le titre requis, et 11,6 % ont quitté leur poste en un an. On ne peut pas demander à l’école de restaurer l’autorité quand elle peine déjà à garder ses profs.
III. Deux jeunesses, une même impatience
La fracture qui traverse la jeunesse n’est plus seulement celle du diplôme. C’est celle de l’héritage. J’ai enseigné aux deux côtés de cette ligne : à Schaerbeek, puis dans des auditoires où l’avenir matériel de certains est déjà écrit dans le patrimoine de leurs parents.
D’un côté, les héritiers. Ils savent que le filet existe. Leur risque n’est pas la misère, mais la tiédeur : l’ambition se dissout quand l’échec ne coûte rien. Ils maîtrisent aussi très bien les outils. Selon une enquête récente, 92 % des étudiants utilisent l’IA pour leurs travaux, et 14 % y glissent des fautes volontaires pour paraître humains. L’habileté progresse plus vite que l’effort.
De l’autre, les éblouis. Sur leurs écrans défilent les montres des influenceurs, les promesses de la crypto, les réussites éclair. La technologie leur dit que tout est accessible tout de suite ; le marché du travail leur répond que rien ne l’est vraiment. Certains comblent ce vide par la patience, d’autres par le ressentiment, une infime minorité par des pavés.
Ce qui les réunit est plus troublant que ce qui les sépare : la même difficulté à attendre. Quand on veut tout, tout de suite, observe Hourdé, il n’y a plus de désir, donc plus de satisfaction. L’héritier s’ennuie dans l’abondance ; l’ébloui s’épuise dans le manque.
Et l’héritage n’est plus ce qu’il était. En France, observe la notaire Barbara Thomas-David, on hérite aujourd’hui vers 60 ans, quand cet argent ne sert plus à démarrer une vie. Et le coût de la dépendance peut faire fondre le patrimoine avant même la succession. Pendant ce temps, nos grands enfants cherchent à se loger, à Bruxelles comme ailleurs.
- Ce que chacun peut emporter
Toi, le jeune qui ne voit pas d’avenir
- Ta colère se comprend. Elle n’est pas un plan. Le système qui t’éblouit est celui qui t’exclut. Le piller, c’est lui donner raison deux fois.
- Un casier à 17 ans pèse plus lourd qu’une paire de baskets. Il ferme des métiers, des concours, des études.
- Choisis ta bande comme on choisit un métier. Seul, tu fais profil bas ; en groupe, tu vas trop loin. Et cherche un adulte, un seul : un coach, un éducateur, un patron d’apprentissage. J’ai vu tant de trajectoires se redresser grâce à une seule rencontre.
Toi, l’étudiant « bien né »
- Ton filet de sécurité n’est ni un mérite ni une faute. C’est une responsabilité.
- Faire écrire l’IA à ta place n’est pas apprendre. Le jour où le filet lâche, seul ce que tu sais vraiment reste.
- Choisis une difficulté. Un projet où l’échec coûte quelque chose. Et si tes parents t’aident, reçois ce coup de pouce comme un élan, pas comme un dû : il récompense des efforts qui ne sont pas les tiens. À toi d’y ajouter les tiens.
Nous, les parents qui pouvons donner
Je parle ici à la première personne, et je l’assume. J’aide mes enfants à acquérir leur premier logement : mon fils à Bruxelles, ma fille à Londres. J’en suis convaincu, et j’en suis fier. Peu de joies valent celle d’un père qui peut donner un coup de pouce de plus à ses enfants.
Le contraste avec les vitrines brisées de Schaerbeek, je ne le cache pas. Il démontre simplement ce que sont les trajectoires sociales. Mes parents venaient de familles pauvres. Ils se sont extraits de la pénurie à force d’efforts, d’engagements et de frictions, et la réussite de leur fils les a emplis de joie et de fierté. Une sœur de ma mère vivait et travaillait à Schaerbeek. Elle aussi a gravi l’échelle, et sa fille est devenue enseignante. Schaerbeek n’est pas une impasse : c’est un point de départ. Ce que je transmets aujourd’hui, c’est aussi leur ascension. Nous connaissons tous, à l’inverse, des familles où la précarité se transmet de père en fils. Ceux qui ont tracé leur route autrement n’ont pas à s’en excuser.
- Donner de son vivant, c’est donner quand ça compte. Un héritage reçu à 60 ans paie une retraite. Un apport reçu à 30 ans ouvre une vie : un toit, une famille, une liberté de choix. Ma fille a vécu dix ans en colocation à Londres. Mon coup de pouce ne lui offre pas un placement : il lui permet enfin d’être chez elle, propriétaire et non plus colocataire.
- C’est aussi rattraper un peu de temps. J’ai beaucoup travaillé, souvent sur plusieurs fronts à la fois, et mes enfants n’ont pas toujours eu leur père à table le soir. L’argent ne rachète pas ces heures. Il dit autrement ce que je n’ai pas toujours pris le temps de dire. On me reprochera peut-être d’acheter mon absence. Je ne me pose en exemple pour personne : chaque parent fait ce qu’il peut, avec ce qu’il a, pour que ses enfants soient bien éduqués et heureux. Celui qui fait mieux, qu’il le montre. Le débat est clos.
- Donner n’empêche pas d’être prudent. La première personne à protéger, rappellent les notaires, c’est le donateur. On garde de quoi faire face à une éventuelle dépendance, et on se fait conseiller : les règles belges et britanniques ne se ressemblent pas.
- Donner avec un récit. Un apport pour un toit, plutôt qu’un chèque sans destination. Et l’histoire de cet argent : comment il a été gagné, au prix de quels renoncements. C’est ainsi qu’on transmet, avec l’argent, le goût de l’effort.
- À ceux qui hésitent encore : parlez-en tant que vous le pouvez, avec vos enfants et avec un notaire. Les successions les plus douloureuses sont celles où l’on découvre tout à la fin.
- Comment éduquer aujourd’hui ?
Aucune instance ne peut plus éduquer seule. Hier, la famille, l’école, la paroisse et le quartier disaient à peu près la même chose. Aujourd’hui, ils se contredisent, et un cinquième acteur parle plus fort qu’eux tous : l’écran.
- Les parents n’ont pas à choisir entre l’autorité d’hier et la bienveillance d’aujourd’hui. Ils doivent tenir les deux. Un « non » expliqué reste un « non ».
- L’école ne transmettra le respect que si l’on respecte ceux qui y enseignent.
- Les pairs sont le premier pouvoir éducatif à l’adolescence. Un ado a besoin d’une bande ; la question est laquelle : un club, une troupe, un atelier.
- Les réseaux vendent de l’immédiat. Éduquer à l’écran, c’est d’abord éduquer à l’attente.
- La flemme est rarement un vice. C’est souvent un manque de sens, ou une abondance qui ôte toute raison de faire effort.
Reste l’ikigai, mot magique des coachs. L’idée japonaise est modeste : une raison de se lever le matin. Le célèbre schéma à quatre cercles est, lui, une invention occidentale récente. Il a au moins un mérite : rappeler que l’accomplissement de soi passe par l’utilité aux autres. C’est ce qui manque au pilleur comme à l’héritier désœuvré.
Illu extraite de l’essai de Serge Dielens « C’était mieux demain » @ https://www.editions-aptitudes.com/boutique cfr le Donut de Kate Raworth (*) et l’Ikigaï japonais (**)
En guise de conclusion
Qui a élevé les pilleurs ? Un peu tout le monde, donc personne en particulier : des parents épuisés, une école déclassée, une justice lente, une économie qui promet plus qu’elle ne donne, des écrans qui vendent l’instant. Et, chez les plus aisés, une bienveillance qui a parfois oublié de dire non.
La vraie question est ailleurs : qui élèvera les autres, cette majorité silencieuse qui regarde la scène et en tire ses leçons ? Après dix mille élèves, je n’ai qu’une certitude. On n’éduque pas avec des sermons, mais avec du temps. Et c’est exactement ce que notre époque a cessé de donner. Je le dis d’autant plus librement que j’en ai moi-même manqué.
23 oct. 2026 · #sergedielens #essai #cetaitmieuxdemain #editionsaptitudes #belgique #manifestation #pilleurs #casseurs #wesh
PS : Après avoir bien lu, il faut …rire (video Franjo) 😉
Sources
- Patrick Hourdé et Ruben Rabinovitch, « Mais qui a élevé les pilleurs… et comment ? », Atlantico, octobre 2026.
- Barbara Thomas-David, « Héritage des boomers : la grande transmission pourrait bien se fracasser sur le mur de la grande dépendance », Atlantico, 2026.
- Gérard Longuet et Baptiste Larseneur, « Derrière le malaise des lycéens, celui des profs », Atlantico, octobre 2026.
- Gabriel Jaquemet, « Trop lisse ou trop propre », Le Parisien Étudiant, 29 septembre 2026 (étude Nation.fr, 4 202 répondants).
- Le salaire des enseignants dans l’Union européenne, Toute l’Europe, d’après Eurydice (salaires statutaires 2024-2025).
- One in seven Belgian teachers in French-language system lack full qualification, The Brussels Times, 30 septembre 2026, d’après OCDE, Regards sur l’éducation 2026.
- Robert K. Merton, « Social Structure and Anomie », American Sociological Review, 1938.
- Diana Baumrind, « Effects of Authoritative Parental Control on Child Behavior », Child Development, 1966.
- Franjo, humoriste français (sur Facebook: https://fb.watch/Kq-4vHCA2a/)
- Le dernier essai de Serge Dielens « C’était mieux demain », 2026, @ https://www.editions-aptitudes.com/boutique (30 premières pages gratuitement téléchargeables)
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Notes : (*) Le “Donut” de Kate Raworth est un modèle économique visuel qui définit un espace sûr et juste pour l’humanité, situé entre un plancher social (12 fondements sociaux) et un plafond écologique (9 limites planétaires), conçu en 2012 et développé dans son livre Doughnut Economics (2017).
Qu’est‑ce que le modèle du Donut ? Le modèle du Donut (ou Doughnut Economics) propose une nouvelle manière d’évaluer la prospérité économique :
- Plancher social : 12 fondements inspirés des Objectifs de Développement Durable (alimentation, santé, éducation, équité, logement, énergie, eau, etc.).
- Plafond écologique : 9 limites planétaires à ne pas dépasser (climat, biodiversité, cycles de l’azote et du phosphore, etc.).
- Zone du Donut : l’espace entre ces deux anneaux, où les besoins humains sont satisfaits sans dépasser les capacités de la planète.
Origine et développement
- Créé par Kate Raworth, économiste d’Oxford, dans un rapport Oxfam de 2012 A Safe and Just Space for Humanity.
- Développé dans son livre Doughnut Economics: Seven Ways to Think Like a 21st‑Century Economist (2017).
- Le modèle a évolué, avec une version 2025 intégrant de nouveaux indicateurs et des données 2000‑2022.
Mise en pratique : Le Donut inspire des politiques publiques et initiatives locales :
- Amsterdam a adopté ce modèle en 2020 pour orienter sa stratégie de transition circulaire vers 2050.
- Le modèle est utilisé dans des villes, entreprises, écoles et gouvernements à travers le monde.
Pourquoi ce modèle est important : Le Donut remet en question la centralité du PIB et propose une vision économique centrée sur :
- la satisfaction des besoins essentiels,
- le respect des limites écologiques,
- une prospérité compatible avec un monde fini.
Ce modèle constitue aujourd’hui une référence majeure pour repenser l’économie dans une perspective durable et équitable.



